mardi 4 avril 2017

Le voleur de Deuil


Ne nous volez plus jamais nos deuils !

Petit Jésus j’ai quelques mots à te dire, tu feras le tri avec ton père pour ce qui le concerne. Mon grand-père est décédé, tu t’en étais rendu compte puisque les obsèques ont eu lieu chez vous. Mais laisse-moi te dire tes quatre vérités et comment ton forfait m’est resté en travers de la gorge.
Si mon papi est vraisemblablement parti en paix, les endeuillés restent là, amputés. Il leur reste leur deuil à faire, un vide à remplir pour se libérer de la douleur. Tu as choisi pour tes adeptes la lamentation et les pleurs pour combler le vide, habile stratagème pour qu’ils se tournent vers toi comme vers leur sauveur. Mais pourquoi ne pourraient-ils pas parler du mort dans une certaine joie ? Ces mots pourraient heurter, toi en particulier petit Jésus, car ton rapport à la mort ne les permet pas. Une question de culture, et je voudrai bien respecter ta croyance, si tu ne l’imposais pas à tes fidèles. Tu sais, des peuples fêtent les morts. Certains parlent de réincarnation. D’autres d’âmes, ou encore d’esprits…

Et si au-delà de l’enveloppe physique on conservait quelque chose du défunt ? J’ignore bien si une version est plus juste qu’une autre, mais je suis certain qu’elles contiennent toutes un bout de vérité, tout ne disparait pas avec le défunt. Alors oui, mon papi nous manquera, à ma famille, à ses amis, à moi, mais nous étions là parce il avait fait don d’une part de lui et déposé ce quelque chose en nous: de l’amitié, de l’humour, de la bienveillance, des sourires, de la tendresse… J’avais espéré que, par le récit partagé de notre mémoire de mon papi, par la fierté commune de savoir garder en nous ce qu’il nous a donné, de ne pas perdre cela en même temps que sa mort, la cérémonie nous apaiserait. La commémoration de pleins de moments simples aurait pu nous fortifier et nous aider dans le deuil, à l’inverse de ta diversion.

Si aujourd’hui je peux penser à mon papi sans forcément pleurer et si par moment même penser à lui
me procure un souffle de sérénité, c’est parce que, quand je revis des moments simples vécus à ses côtés, en coupant du fromage, en me promenant près d’une rivière… je revois son sourire et son regard posé sur moi… il existe encore et ça me fait du bien.

J’ai été bien déçu, et qu’on se le tienne pour dit, Jésus, je vous en tiens pour responsable, ton père et toi. Pour qui te prends-tu, imposteur, pour venir ainsi usurper la place de mon papi lors de sa cérémonie macabre ? Si mon papa, si son fils n’avait pas préparé un panégyrique que votre messager le curé a lu en deux minutes, il n’aurait été question que de vous pendant cette heure et demi.

Comment mes proches se soigneront ils de l’amputation qui leur est faite avec un salaud d’imposteur qui veut prendre tout la place dans leur cœur et leur mémoire? Votre subterfuge ne prend pas, quand bien même tu t’appliqueras à faire diversion avec tes chants incantatoires, je m’efforcerais de leur rappeler qui était mon papi, de parler de lui, d’honorer la mémoire de ce qu’il nous a donné, et je continuerai à les aider à remplir le vide par nos souvenirs. Notre deuil nous appartient et je refuse que tu nous le voles, je refuse l’amnésie que tu nous imposes en voulant le monopôle de nos mémoires et de nos cœurs, et en effaçant par la même occasion mon papi.

Par ailleurs, Jésus, une explication psychanalytique de ton cas ne me déplairait pas : c’est quoi ton problème en voulant que les gens boivent ton sang et mangent ta chair à côté du cadavre de mon papi en boîte ? vois-tu, Jésus, dans ce cadre-là tes dérives cannibales me semblent malsaines ! As-tu déjà consulté pour ça ? Sache que le meilleur pain que j’ai mangé, et le meilleur vin que j’ai bu, c’était sans doute à la table de mon grand-père et j’aurai préféré que tu me laisses demander aux présents s’il en était de même pour eux. Il m’aurait paru plus sain que l’on garde mon grand-père en mémoire que de t’avoir dans nos ventres puis nos intestins. A ce moment cependant, je crois que j’aurai eu un certain plaisir que de te chier ! Je tiens à te dire, célèbre et puissant fou, que tu es allé trop loin dans ta dérive d’autocélébration et tes rituels déplacés m’ont offensé.

Alors oui, c’est vrai on est venu chez vous, dans le temple qui vous est dédié, et chacun est maitre en sa demeure, me diras-tu, « à nous la faute ». Mais non, je ne m’y laisserai pas prendre, j’ai déjoué ton stratagème: tu préparais ton crime depuis longtemps déjà. J’ai entendu chanter des « Grâce au seigneur », des  « ô seigneur », « Louanges » et autres foutaises en vos noms… par une foule entière que, et je l’ai compris à ce moment, vous aviez bien eu le temps de manipuler. Et oui, malin que tu es, tu les prends jeune, depuis cet autre rituel que tu as instauré le plus tôt possible, le baptême ! Endoctriner ainsi les hommes depuis l’enfance, quel malin tu es, peut-être même es-tu LE malin!
Jusqu’aujourd’hui je m’en foutais bien pas mal que tu te fasses des karaokés avec tes adeptes tous les dimanches, mais en me volant la cérémonie de mon grand-père tu es allé trop loin. Tu récupères notre peine et tu nous détournes de ce dont on a besoin au moment où on est le plus fragile. Salaud!
Et sache que je ne suis pas seul à te déjouer ! car aussitôt quittée ton repère de scélérat, nous nous retrouvions au troquet préféré de mon papi, son repère à lui, et son copain, son ami Marc, te faisait déjà un beau bras d’honneur en nous dressant un tableau bien plus agréable, celui qu’il vivait chaque mardi avec mon papi, leur partie de belote et leurs pieds de cochon, à la table même où mes frères, mes cousins et moi cassions la croûte, juste après avoir quitté ton one-man-show ecclésiastique.
Alors Jésus, au cas où tu ne l’aies pas bien compris, laisse-moi te le formuler clairement et arrange-toi pour transmettre le message à ton père:

Ne nous volez plus jamais nos deuils !

jeudi 2 mars 2017

Le fil de la vie


           



Le fil de la vie








                                   A la famille Bucau agrandie
                                   A Vincent en particulier





            Aux deux extrémités du fil, la vie est fragile.
            Les blouses blanches ne sont jamais loin.




A un bout, Lenny André.
Le nouveau né découvre
sa première lueur.
Il est la promesse en l'avenir,
l'incarnation de l'espoir.




                                   A l'autre bout, Henry André,
                                   que le crépuscule submerge.
                                   Il témoigne du temps qui file
                                   et s'apprête à graver le marbre.



                                   On a de la peine autour d'Henry.
                                   La souffrance s'immisce en nous,
                                   tel un vent glacial
                                   elle nous pique le cœur.



Soudain la venue de Lenny
nous recouvre d'une vague de chaleur
et le bonheur ne semble plus impossible.



            Magnifique et terrifiant,
            l'orage nous habite.
            À chaque extrémité du fil sa polarité.



Merci Lenny


Devant Lenny s'étend
le champ des possibles
sur lequel Henry a laissé
un terreau fertile.

                                   Qui a connu Henry ne doute
                                   du riche héritage transmis.
                                   Il aidera Lenny
                                   à le faire fructifier.

                                   Henry peut savourer
                                   paisiblement
                                   la satisfaction
                                   du devoir accompli.

Lenny, lui,
devra affronter
l'angoisse d'échouer.


                                   Merci Henry




            Il est bien périlleux d'affirmer
            si une extrémité du fil
            est plus confortable.



            Aux noms d’André
            Raccorder les extrémités du fil
            en constituer une boucle harmonieuse.