vendredi 30 décembre 2011

Quand Maupassant décrit une foule à l'opéra

En lisant "Sicile" de Maupassant, récit de son voyage sur cette île où il décrit à merveille les monuments qu'il contemple et aussi un peu de la vie de ses habitants, je découvre un passage - que je vous partage ci-après - qui fait écho à une interrogation qui est la mienne depuis longtemps au sujet de la posture du public face à une représentation de spectacle vivant, qu'elle soit théâtrale, musicale, ou de toute autre forme, ne restons pas sur les formats classiques. Qu'est-ce qui fait que l'on peut, que l'on doit, rire, applaudir ou encourager, s'exclamer, laisser « éclater nos impressions » comme le dit Maupassant, ou à l'inverse observer le silence, contempler passivement et intérioriser les émotions qui nous traversent ?

On me racontait à l'occasion une anecdote qui illustre cette question. Au cours d'une représentation à la MC2 d'une cantatrice italienne, un spectateur se mit à chanter et accompagner l'artiste. Le public soufflait des « chuts » exigeant de ce perturbateur qu'il respecte le calme qui leur semblait de rigueur pour jouir du spectacle. Elle, sur scène, réagit à l'inverse, invitant le public à suivre ce gai luron et à se laisser aller. Je ne sais pas si la salle froide s'est transformée en foule vibrante, on ne me raconta pas cette partie ; mais il me reste en tête le choc entre ces deux images.

N'ayant pas approfondi plus la réflexion pour prétendre à une analyse de ces comportements, je ne peux m'empêcher d'effectuer deux parallèles très simples qui renvoient à deux modes de vie moyen-âgeux qui s'opposent. D'un coté, la communion des émotions d'une foule, qui s'exalte collectivement, me fait penser à ce qui, il y a longtemps, ressemblait à une liasse populaire telles que dans les foires, au cirque, les fêtes de village. De l'autre le calme d'un public qui enfouit ses émotions pour les vivre dans l'intimité de sa personne me rappelle l'image des milieux nobles ou mondains que nous décrivent les livres et les films et dans lesquels les individus vivent selon les codes de bienséance de leur rang. La spontanéité et la part organique de l'homme, face aux poids et la froideur des normes des castes qui se voudraient supérieures.

Je ne m'étale pas plus sur ces rapprochements imagés; si ça suscite en vous des réactions, si vous avez d'autres lectures ou références qui illustrent ces visions, partagez-les moi dans les commentaires ci-dessous. Je vous laisse découvrir ce très beau passage de Maupassant, un parmi tous ceux où il donne à lire les hommes avec brio.

Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve. Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible, aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur ; elle trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les «chut» et les applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une ménagerie de bêtes féroces.
Sicile, Guy de Maupassant