mercredi 2 octobre 2013

Billet d'humeur à Matisse


Mon petit Matisse

Ce qu'on aurait voulu dire à l'humanité toute entière, on aimerait le faire comprendre par son enfant. Voilà ce que j'ai ressenti rapidement après ta venue Matisse. Tu n'es évidemment pas le sujet de ce que je vais écrire ci-après ; tu en as été l'objet. Je vais m'adresser à toi, pourtant encore loin de comprendre ce qui va suivre... Écrire à son enfant à peine né, c'est comme parler aux hommes.



Une naissance crée beaucoup de joies dans son entourage. Nombreux sont ceux qui veulent chérir le nouveau né et faire plaisir à ses parents. Cette atmosphère embellie me semble bien normale maintenant que je sais ce que procure ce petit être. Je pouvais avant la naissance de Matisse me douter qu'on recevrait la sympathie de bien des amis et personnes proches de nos familles, même si on les côtoie moins. Pour autant je n'avais pas forcément pensé aux véhicules que prendrait le désir de partager ce bonheur nouvellement débarqué.


Les mots qui nous étaient adressés me faisaient très plaisir. Tous s'accompagnaient d'un cadeau : que de pyjamas, bodys, chemises et pantalons, doudous ou peluches as-tu reçu ! Tous aussi mignons les uns que les autres . On t'imagine aisément tout beau une fois vêtu de ces couleurs, ornés d'oursons « câlins », d'adorables poissons ou de constellations colorées. Tout en aidant les parents à s'équiper de ce qui servira pour accueillir convenablement leur bébé, les bienfaiteurs se font plaisir à penser à quel point le bébé sera irrésistible dans cet habit qu'on lui offre ! Tu as aussi reçu de nombreux jouets Matisse, qui font même de la lumière ou du son. Parfois les deux. Ton éveil sera bien accompagné, pas d'inquiétude à ce sujet.


Et vois-tu Matisse, tous les cadeaux dont tu as fait l'objet m'ont par moment provoqué une certaine souffrance. Elle n'est pas liée aux personnes qui t'ont gâté, je n'ai de mauvais sentiments envers aucun d'eux. Ni à leurs cadeaux si chouettes. Simplement une part de ce que je ne veux pas t'offrir se cachait dans ces objets. Une chose bien plus forte que toi ou moi, dont j'aspire à m'éloigner autant que possible. Cette chose se cache derrière tous les bouts de tissu ou de plastique que tu as reçu, elle est diffuse, envahissante mais imperceptible. Sans la nommer clairement, je dirais qu'elle raisonne en dissonance avec ma conception du bonheur. Alors je pouvais souffrir en la sentant si proche pour te célébrer.


Posons-nous simplement la question de ce dont tu as besoin, toi, dans les premiers temps. Aucun doute, tu as besoin de t'habiller, d'être bien soigné pour te protéger, et de jouer pour t'éveiller. Voilà je crois un consensus entre tous les adultes que je partage aussi. Mais dans sa réalisation, il se joue autre chose de bien plus fort que ton simple développement, il se joue toute une vision de ce que représente le bonheur. Je pouvais constater notre penchant pour le matériel, puisque presque systématiquement faire plaisir passe par le geste d'offrir un objet ; il faut croire que la publicité a bien fini de nous en convaincre. Tout mignon que puissent être tes cadeaux comme je te le disais précédemment, on ne peut nier qu'ils sont savamment réfléchis par des services marketing affûtés pour que nous adultes succombions à leur charme, et le bénéfice qu'en tirent certains est directement proportionnel au « gaga-isme » qu'ils nous procurent. Voilà le piège consumériste dans lequel nous tombons tous et qui régit une très grande partie de nos vies. Bref, vois-tu, notre accès au bonheur emprunte excessivement comme véhicule l'acte d'achat.


Or, paradoxalement, il émerge une prise de conscience collective que, d'un point de vue environnemental et social, notre monde se dégrade. Nous devons modifier notre comportement pour un avenir meilleur et le bonheur de tous, pas de quelques-uns. Nous ne pouvons garder ces habitudes de consommation en étant 7 milliards d'être humains sur terre. Voilà des évidences que j'espère tu sauras prendre en compte au cours de ta vie.




En voyant défiler tes cadeaux, bien des questions me traversaient l'esprit ; quelle matière première a été puisée pour fabriquer tes cadeaux et quels impacts ont-t-ils eu sur la terre ? dans quelles conditions ont-ils été produits, comment vivent ceux qui les ont fabriqués ? Quelle distance ont-t-ils accomplis jusqu'ici, avec quelle pollution ? Comment se répartit la richesse générée entre tous ceux qui de près ou de loin l'ont conduit jusqu'à toi ? Toutes ces questions, je me les pose souvent, et parfois leurs réponses me font de la peine, car nous savons tous dans quel état se trouve certains endroits de notre planète et les hommes qui l'habitent.


Je crois que le bonheur peut se traduire autrement. Je t'avouerai que certaines attentions qui t'ont été portées m'ont bien plus marqué que des objets. Pourtant, me dira-t-on, il faut bien s'équiper ! Je suis bien d'accord. Cependant je crois qu'on peut le faire de manière plus responsable et ce n'est pas vrai seulement pour tes cadeaux ; on a pas toujours besoin de neuf, de plus sophistiqué, et encore moins de superflu. Tu aurais été tout aussi heureux avec des habits qui ont déjà été utilisés. Tu te contenterais de serviettes ou de couchage que nous avons déjà, même s'ils ne sont pas harmonisés à ta petite taille. Tu t'imaginerais des jouets avec l'univers qui t'entoure et ce qu'on te donne. Et tu vivrais dans un monde moins abîmé, en savourant une sobriété heureuse.


Alors que tu es nouveau dans ce monde et que tu reçois tant de cadeaux, je vois dressé devant toi ce tableau du bonheur dont l'arrière plan est constitué de dommages et de violences ; par moment je souffre de ne pouvoir le retoucher pour toi, moi, et tous ceux qui comme nous sont venus ou viendront un jour.