jeudi 26 juillet 2012

4. Popenguine, un modèle de développement local

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Popenguine est un village le long de la Petite Côte, à quelques 20 km au nord de Saly et 45 km sud de Dakar. Outre ses quelques installations touristiques, il est connu et reconnu pour la dynamique initiée par l'association des femmes il y a une vingtaine d'années, le RFPPN, Regroupement des femmes de Popenguine pour la protection de la nature. J'ai rencontré Cathie la gérante du campement villageois, on a discuté une bonne heure pendant laquelle elle m'a raconté l'aventure depuis ses débuts jusqu'aux projets en cours.

Lien pour en savoir plus en cliquant ici

Sans rentrer dans un rétrospective précise, je vais essayer grâce à l'histoire de Popenguine de mettre en lumière un modèle de développement qui mérite l'attention que lui accordent déjà diverses organisations. Il ne s'agit pas d'un programme planifié à l'avance, mais d'une progression patiente, à mesure que les besoins et envies exprimées par les presque cent vingt femmes à ce jour, font l'objet d'une maturation collective puis d'éventuels soutiens extérieurs.

Pendant des décennies les habitants s'alimentaient en bois pour la cuisine, en coupant des arbres à proximité, en bordure de la réserve. Au milieu des années 80, les femmes du village ont pris conscience que le recul de la végétation s'aggravait, et que faune et flore s'appauvrissait au fil des ans. Malgré les critiques des hommes qui jugeaient inutiles leur besogne, elles se mirent à replanter à la main des milliers d'abres. En moins de dix ans, elles observèrent le retour d'espèces animales, et entrainèrent une même dynamique auprès des femmes de 7 autres villages limitrophes de la réserve.

L'histoire est marquante car le reboisement initial fut entrepris avec seulement une pelle pour outil et l'eau à transporter manuellement sur 1,5km... Depuis, la Fondation Nicolas Hulot aida à diverses reprises depuis les années 90, la direction des parcs nationaux a organisé quelques formations, et d'autres acteurs ont contribué. Désormais existent une pépinière, du maraîchage, un circuit réfléchi d'approvisionnement en bois, des initiatives d'enfouissement ou de valorisation des déchêts (compost, eaux usées...). Elles ont également su élargir l'implication des habitants. En travaillant avec l'école, les jeunes ont pu être sensibilisés à la question environnementale et participent désormais au nettoyage des déchets du village et de sa plage. Dans les années 2000, le gouvernement Sénégalais a reconnu la légitimité de ces femmes citoyennes en intégrant les regroupements dans la gestion du parc naturel, fait rarissime qui retient l'attention de nombreux acteurs internationaux dont l'Unesco.

Pour autant, la porte d'entrée environnementaliste initiale a été largement débordée, la dynamique collective a entrainé la création d'autres initiatives. Soutenu par des aides extérieures, un campement villageois de quelques cases a été construit pour accueillir les touristes. En une décennie, il a connu deux agrandissements: un premier pour intégrer un dortoir qui permet l'accueil de groupes internationaux de jeunes et une salle de séminaire pour développer l'accueil de professionnels, un second pour de nouvelles cases qui augmentent la capacité d'accueil. Le campement a plusieurs impacts bénéfiques pour le village. D'abord il crée de l'emploi pour de nombreuses femmes du village, ensuite il permet de financer d'autres projets puisque l'ensemble des bénéfices obtenus sont réinvestis localement. En effet, le regroupement comprend aujourd'hui huit commissions techniques: Pépinière, maraichage, tourisme, assainissement, aménagements, économique, alphabétisation et un corps de volontaires du village. Divers besoins identifiés ont été satisfaits grâce au bénéfice réinvesti: mobiliers pour l'école, accessoires pour le centre de santé, équipement pour le maraichage...

De même, des œuvres d'arts conçues en récupérant des matériaux issus de déchets sont vendues aux touristes, et 70% du chiffre d'affaire est dédié au financement local de projets. Dans cette dynamique collective portée par les habitants, les profits échappent à la logique de récupération par des individus actionnaires et sont dédiés à l'intérêt collectif de la communauté.

L'exemple de Popenguine invite donc à réfléchir grandement sur la place des populations locales dans un projet de développement. Personne n'est venu tout chambouler en s'implantant avec ses grands sabots et ses méthodes importées sous prétexte de développement; ici se préservent les solidarités traditionnelles, les structures sociales, l'environnement naturel... à mesure qu'on développe l'économique, la santé, l'éducation. Il est évident que le contexte spécifique d'un village peu développé en milieu rural laisse beaucoup de champ libre dans la mesure où "on part de zéro" et peu d'intérêts divergents sont à concilier puisqu'il s'agit d'un espace socialement homogène a priori. Il semble bien plus difficile de suivre une telle démarche dans un environnement urbain déjà structuré et en présence de populations aux réalités socio-professionelles très diverses qui peuvent occasionner des intérêts divergents. Il existe pour autant des méthodes qui ont fait leurs preuves telles celles de Saul Alinsky connu pour ses expériences de Community Organising dans les années 60 à Chicago. On peut imaginer que généraliser ces approches ouvriraient des champs inexplorées dans les stratégies de développements conçues par des technocrates. De nouvelles perspectives deviendraient possible en faisant confiance à l'expertise que les habitants ont de leur quotidien. L'expérience de l'alliance citoyenne à Grenoble s'est construite de cette manière; on voit bien les réticences des élus locaux à entendre les propositions issues des habitants réunis au sein de cinq campagnes. Nos élus ont peur de ce genre d'approche où les choix leur échappent au profit des habitants; paradoxalement nous nous disons en démocratie.


Concernant le campement villageois de Popenguine et de plusieurs autres villages visités durant mon séjour, des aides financières apportées par des organismes de coopération permettent la création de ces activités économiques. Ces solutions d'hébergement constituent des formules des plus accessibles: des tarifs assez bas avec des prestations correctes mais relativement sobres. Un plus grand "standing" nécessiterait des ressources autres pour attirer et recevoir des touristes plus fortunés. Ainsi, pas de quoi concurrencer l'offre hôtelière et générer des marges plus conséquentes, qui donneraient une plus grande capacité d'autofinancement pour s'affranchir des soutiens financiers. Concernant l'hébergement touristique dans de nombreux coins, on observe deux développements parallèles et sans croisements entre ces initiatives qui visent l'amélioration de la vie d'une communauté, et des modèles marchands plus classiques qui appliquent les concepts économiques occidentaux. Je serai curieux de voir si une sorte de porosité entre ces deux modèles pourraient émerger et quelle forme cela pourrait prendre.





0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal

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Ma démarche pour la rédaction de ces textes était assez chaotique. Au début je pensais juste écrire pour moi quelques notes et réflexions "souvenir" sur mon cahier, ou immortaliser quelques moments forts. A mesure des jours, j'ai pensé que ce serait intéressant de mettre un peu au propre pour partager aux amis quelques réflexions. En recopiant mon cahier en version informatique, j'ai rassemblé les textes qui pouvaient se rapprocher et j'ai abouti à une structuration en "thèmes" sans préméditation. J'ai sollicité quelques amis rencontrés au Sénégal pour une relecture avant de diffuser "côté francais". Les retours m'aident à réaliser que je dois préciser le but de mes écrits pour éviter les mauvaises interprétations, d'où cette introduction.

Ils n'ont pas vocation à être une analyse réfléchie, mais des questionnements soulevés à mesure des découvertes. Je n'ai pas de méthodologie sociologique, anthropologique... et donc ne prétend pas à une quelconque production qui éclairerait les réalités de la société sénégalaise. De plus je me base sur de nombreuses expériences en milieu rural ou dans des villes "reculées", très différent de la réalité des villes des zones plus "développées" du Sénégal; tout n'est pas donc généralisable à l'ensemble du pays.


Parallèlement, ce n'est pas seulement l'envie d'écrire sur le Sénégal qui m'a poussé à écrire. J'avais aussi un autre moteur, celui qui m'a motivé à partir. Depuis presque dix ans, je suis impliqué dans beaucoup d'associations culturelles, socioculturelles, de développement économique et local à Grenoble. Elles m'amènent à me confronter au politiques publiques, à voir les limites des approches sectorisées, les incohérences entre les services. Fatigué d un certain immobilisme, d'états de fait immuables, de logiques de reproduction, je sais bien qu'ils sont entretenus par des techniciens et élus souvent incapables de concevoir leur rôle autrement, et parfois indifférents ou impuissants quand ils ont conscience des échecs de leur travail. On découvre pourtant des propositions pertinentes pour améliorer l'action publique, portées par des précurseurs de leur domaine puis appropriées par des élus de divers partis. Mais des logiques concurrentielles et des désaccords idéologiques empêchent de nombreux consensus préalables à des changements. Si certains se rassurent depuis peu de la forte représentation de la gauche socialiste dans nos institutions, je reste convaincu que de réels changements ne peuvent venir qu'à condition de dépasser les cadres dans lesquels l'action publique est enfermée (et je suis sceptique quant au courage des socialistes pour de tels changements).

Ainsi je cherchais dans ce voyage une prise de recul vis-à-vis de l'institution française. Changer totalement d environnement, voir d'autres manière de faire et de vivre, devait me redonner une fraicheur et étayer mes pratiques d'un sens nouveau. J'espérais retrouver du sens dans l'action publique. On verra ce qu'il en est à l'avenir.

Après coup, je dois dire que je n'ai pas vraiment vu d'autres manières de travailler institutionnellement compte tenu de la moindre existance de services publics au Sénégal. Cependant via les diverses initiatives menées dans le large champ de la coopération internationale (ONGs, programmes décentralisés...), j'ai plutôt retrouvé du sens au niveau de la réalité quotidienne des actions. Culture, social, économique... ne sont que différentes dimensions intercorrélées d'une même société. Mais au delà de la banale énonciation de ce lieu commun, comment le constater concrètement dans un quotidien ? J'ai bien heureusement pu le ressentir ici à plusieurs reprises et je vais essayer de le retranscrire. C'est un exercice périlleux, l'écriture mérite une grande aisance pour faire passer les messages tels qu'on le voudrait, et je pêcherai certainement là dessus.

J'aimerai parvenir par effet miroir, grâce à des vécus au Sénégal, à illustrer des incohérences de chez nous, tellement grosses qu'on finit par ne plus les voir. Je pense qu'en ressentant les situations, on ouvre une autre perspective dans nos réflexions. Le vécu fait trop souvent défaut dans les expertises techniques des professionnels de l'action publique. La technocratie conduit vers des décisions structurelles qui peuvent paraitre brillantes et dont les collectivités aiment se féliciter, mais regardées au niveau humain dans un quotidien elles deviennent par moment aberrantes. Peut-être certains passages en rendront compte.


Enfin, comme on me l'a fait remarqué, je n'ai pas soulevé plusieurs questions qui pourtant seraient intéressantes à aborder, mais tant pis pour cette fois. Pour en lister quelques unes, je n'ai pas parlé :
- des grandes villes, dont Dakar, où de grandes différences existent par rapport à ce sur quoi j'ai pris le temps d'écrire.
- de cette "envie d'ailleurs", ce "rêve" de l'occident manifesté par certaines personnes qui souhaiteraient s'y rendre.
- l'existence de la corruption, ses formes, ses incidences.



De plus, j'ai intégré en italique à plusieurs endroits les retours faits par une amie francaise vivant au sénégal, car à plusieurs moments ils apportent un plus à mon propos.
Bonne lecture



jeudi 19 juillet 2012

3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes

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La question de la création d'activité, de l'entrepreneuriat mérite que j'y accorde quelques lignes. En Occident, une machine invisible pousse à innover. L'idée d'innover renvoie à la perspective d'une société qui évolue. Si nous lui donnons une vrai couleur de développement durable, gageons que l'innovation puisse être vertueuse pour les hommes. Actuellement pour créer une boite, une doctrine prévaut: détecter de nouvelles envies, créer de nouveaux besoins vers toujours plus d'inventivité, de différentiation, de personnalisation. Ces attitudes nécessaires pour entreprendre ne se tournent certes pas toujours vers une quête de biens et services plus intelligents ni d'une plus grande utilité fondamentale, mais elles correspondent à un impératif pour pénétrer dans des marchés, elles s'avèrent omniprésentes.


Au Sénégal, des témoignages de personnes entrepreneurs et des observations au quotidien me font prendre conscience d'un état latent qui échappe à la logique occidentale. Une sorte de stagnation des pratiques, s'appuyant sur la reproduction des savoir-faire existants, la société peine à se mettre en mouvement pour organiser, structurer, innover. Pourtant les gens travaillent et s'activent mais il ne se dégage pas l'impression que la spirale de l'innovation est lancée.



Une répétition quotidienne qui questionne
On observe cet état latent dans le Sénégal rural, des villages, petites et moyennes villes éloignées de la Capitale, que j'ai côtoyé ces 2 premières semaines. Pour illustrer mon propos, prenons des exemples autour de l'alimentation, qui dans une société rurale occupe beaucoup de temps entre l'agriculture et la cuisine. Après de multiples villages et campements visités, je me fais la remarque que les pain est toujours une baguette pas très longue, qu'on ouvre sur la longueur pour un sandwich ou qu'on tranche pour des tartines. Jamais une autre forme, comme une pavé qui permettrait des tranches dans la largeur ou un sandwich rond type kebab. A de multiples reprises, j'ai mangé du riz sauce arachide accompagnée d'oignons en petits morceaux, et un poisson grillé servi avec tête et queue. Jamais de variantes dans les légumes ou la préparation du poisson.
Les marchés et boutiques abondent de mangues et papaye, pour autant les petits déjeuners servent de la Vache-qui-rit et de la confiture importée mais pas de ces fruits transformés en pâtisserie, compote ou confiture. Je désespère de me faire proposer un jus ou sirop local dans un resto, alors qu'à tout moment le Coca et le Sprite restent disponibles.


Régler les repas ou les nuits m'a montré des surprises sur d'autres registres comme l'organisation et le partage des responsabilités.  Si le gérant ou caissier qui seul s'occupe de la monnaie, s'était absenté, les cuisinières et serveuses de restaurant, ou les personnels de service des campements, ne savait pas toujours le prix à payer pour les consommations. Quand ils savaient mais que je n'avais pas le compte rond, je devais attendre le retour du gérant car il n'avait délégué à personne une petite caisse et la responsabilité d'encaisser. Est-ce un problème d'oubli ? de confiance, doutant sur la capacité des autres à faire ou sur leur honnêteté ? Ce dernier point m'intriguerait car il s'agit souvent de membres de la même famille. Autre piste: peut-être les personnels se désintéressent des aspects qui sortent de leur rôle bien qu'ils se déroulent quotidiennement sous leurs yeux. 
Au marché de Mbour, des dizaines et des dizaines de boutiques proposent selon un même empilments des costumes, pantalons, batik, sac. Mais aucun ne choisit de disposer autrement, de créer des ensembles assorits, des kits complémentaires de plusieurs objets. Tous proposent aussi le sur-mesure avec un couturier, et l'arborent fièrement sur leur carte de visite.

Ces situations répétées au caractère perfectible m'ont interpellé et j'ai le sentiment que 3 facteurs concourent ensemble à cet état: l'éducation scolaire, la formation professionnelle et l'investissement demeurant difficile.
(J'en rajoute un 4eme, que j'avais complètement sous-estimé, en fin de texte grâce à la relecture des amis sollicités)






Education
Parlons d'abord de l'éducation. On peut trouver des écoles dans la plus grande partie des villes et villages où je suis passé, fruit d'apports conséquents de divers accords de coopération. Grâce à ce premier niveau, l'analphabétisme doit être assez marginal et on peut échanger facilement en Français n'importe où. 
(Tant mieux ! tu as eu de la chance !! Il n’est pas rare de trouver des gens qui ne parlent que très peu le français ou qui le comprennent mal ! Ca m’est arrivé de nombreuses fois de ne pas pouvoir communiquer avec des gens, jeunes comme vieux, d’où l’intérêt de pouvoir parler le wolof, même de baragouiner 2/3 mots ! Des qui pro quo d’incompréhension de langues avec des taxis, des artisans…j’en ai à la pelle ! )
De multiples enseignes font sourire car elles sont bourrées de fautes d'orthographe, ce qui fait partie du charme : le comble se caractérise quand on lit "école privé, englé, francé" par exemple. Les complications apparaissent au niveau du collège, auquel s'arrêtent beaucoup de jeunes, pour basculer vers le travail incertain. Une petite partie accède au lycée, et une plus faible encore au delà du bac, pour entamer des équivalents de BTS, licence... localement ou à l'étranger. Je n'ai pas de chiffres pour vérifier mon impression qu'ils sont assez peu.
J'ai souvent ressenti une conséquence de la réalité de l'éducation: à des tas de moments, des raisonnements ou des analyses semblent souffrir de la capacité que donne l'école à les pousser plus loin.

Formation
Le manque de formation et de savoir faire est ressorti de la bouche de nombreuses personnes que j'ai cotoyés via Doudou. Exprimé comme analyse ou simplement par le biais d'anecdotes qui les révèlent, il est difficile de trouver des salariés compétents à qui confier une fonction avec autonomie et sans risque de déception. Il faut souvent essayer plusieurs personnes avant de conserver un contact satisfaisant.
Patrick, associé de Doudou, avait prévu en construisant sa maison un emplacement dans le mur pour la clim et une alimentation 380v spécifique. Quant il découvre au soir l'installation de l'artisan à qui il a tout montré le matin, il n'en revient pas que le gars lui a tiré d'ailleurs une gaine pour une alimentation en 220v, et le moteur hors de l'emplacement prévu. Il n'a pas non plus eu la correction de venir défaire et refaire convenablement, Patrick a dû se tourner vers un autre type.
Doudou qui dirige des constructions, observe qu'un maçon ayant déjà construit un étage avec certains épaisseurs de poteaux porteurs et écarts spécifiques, a reproduit les mêmes poteaux pour un autre batiment avec de plus grands écarts. Richard, architecte français, a construit sa maison en pisée par ces propres moyens avec l'aide de plusieurs maçons; aucun n'a retenu son attention pour qu'il envisage de le re-solliciter sur d'autres projets.
Vraisemblablement, des gars qui ont pratiqué un job vont s'improviser professionnels, malgré l'absence d'apprentissage complet ou de formation théoriques. Ceux qui maitrisent l'état de l'art sont peu nombreux, les autres souhaitent avant tout travailler et répondent à un besoin de main d'oeuvre.


Entreprendre
Nous avons vu des exemples dans l'agriculture et la construction; d'autres anecdotes montrent que les problématiques d'éducation et de formation professionnelle entraînent des surprises similaires dans la couture, la mécanique, la gérance de commerce... Pour autant, qu'en est-il de la capacité à entreprendre pour ceux qui ont le savoir-faire ou la bonne idée ? 
Ce doit être difficile à ce niveau également car il y a deux autres pré-requis à l'activité économique; elle nécessite une étude et un investissement préalable. Ce qui renvoie vers deux autres freins pour lancer la mécanique de l'innovation: la capacité à construire le modèle économique qui validera en amont comment exploiter le savoir-faire ou l'idée, puis la capacité à rassembler les fonds pour amorcer l'activité avant qu'elle n'atteigne son roulement normal.
( Je pense que la question de l’innovation est liée à celle du temps et de l’évolution. Et comme tu as pu le remarquer, la conception du temps et de l’évolution n’est pas la même ici qu’en Europe !  )


Un jeune dans le Sine Saloum m'a interpellé l'autre jour au resto; il me proposait de participer à 3 jours de randonnée et bivouac, autre manière de découvrir le coin. Le prix comprenait tout l'encadrement ( tentes, repas, guide ...) ce qui comparé à une formule chambre et petits restos s'avérait bon marché. Ils sont quelques-uns à proposer ce nouveau produit non signalé dans mes éditions 2009 et 2010 des "Petits Futés" et "Lonely Planet". Le projet s'est rendu possible car ils ont leur savoir-faire: ils ont l'habitude des touristes et connaissent par coeur les environs. L'investissement n'est pas démesuré, encore faut-il avoir l'idée et se lancer !

Mais combien de concepts doivent tomber à l'eau faute de pouvoir franchir ces 2 caps? Dur à estimer. De fait, la non visibilité des initiatives réussies (peu de médias hors gros médias, un très faible taux de pénétration d'internet) amenuise l'échange de pratique, la duplication de modèles et le transfert de savoirs. Dans la mesure où les questions économiques s'enseignent peu avant le bac et surtout après, les réalités de l'éducation ne résolvent pas ce problème. Les organismes de microcrédit ont pour vocation d'aider à surmonter ces étapes et y parviennent sur de nombreux territoires à travers le monde; sans doute leur présence plus forte au Sénégal serait bénéfique.






La Réligion
Ca me paraît pourtant primordial et ça peut rejoindre tes réflexions sur l'innovation et "l'état latent" comme tu dis. On peut avoir l'impression d'un déroulement immuable des choses...et voilà mon point de vue actuel dans les grandes lignes (ça peut changer, en tout cas, c'est une piste) : la religion a quelque chose à voir avec tout ça. Le "inchallah" cristallise pas mal de choses, il me semble. Inchallah n'est pas qu'une expression banale et anodine, même si on l'entend au quotidien de manière récurrente. Inchallah pour dire en quelque sorte "ce n'est pas moi qui décide c'est Dieu, c'est là haut ça me dépasse". Et si Dieu le veut, je ferai ça. Mais ce n'est pas moi qui décide : ça a un grand impact sur la manière de faire les choses ! Si Dieu veut que je change ou que j'innove il me le fera savoir ou je le ferai "automatiquement"."
 Sinon, c'est le statu quo qui domine... Ce "inchallah" peut (hypothèse) pousser les gens à ne pas changer, à attendre que ça vienne de l'extérieur et quelque part à être un peu "déresponsabilisé" (du point de vue de la française que je suis) et à ne pas prendre en main son destin puisque Dieu s'en occupe déjà. Tu me diras que c'est pareil pour toutes les religions, c'est Dieu qui décide...mais il me semble qu'il y a des pays où ça ne prend pas la même dimension...ici,  c'est quelque chose que j'ai trouvé très ancré dans la société... Je ne sais pas si tu as eu l'occasion d'en parler avec des sénégalais(e)s au cours de tes pérégrinations. J'en ai parlé plusieurs fois avec des amis ou des collègues dans mes différents tafs, et j'en ai tiré cette piste...je ne sais pas si c'est vraiment une bonne interprétation mais bon !! En tout cas, souvent, j'ai l'impression que quand on discute d'enfants, de travail, de la vie en somme, avec les gens, c'est comme s'ils n'étaient pas vraiment maîtres....ça vient d'ailleurs, ce ne sont pas des choix ! Ce n'est bien-sûr pas pareil pour tout le monde !!!! mais j'ai eu cette intuition plusieurs fois en tout cas !

2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale

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Je n'ai pas fréquenté de musée ni de salle de spectacle pendant mes périples en milieu rural et autant dire que je n'en ai vu aucun à part dans les quelques grandes villes où je suis passé. En France, l'état dès les années 60, sous l'impulsion de son premier ministre de la Culture André Malraux, a inclu la culture dans son aménagement du territoire, et au fur et à mesure des années avec le soutien des régions, départements et communes, on a vu naître des théâtres, des scènes nationales, des Zenith, des maisons de la culture, des musées, des bibliothèques... sur tout le territoire et même en milieu rural.

Ici, pas de centre culturel donc sur une grande partie du pays. Doit-on en conclure que le Sénégal est un pays sans culture ? Certainement pas de mon point de vue, puisque j'ai été submergé de culture pendant le temps passé ici. Vous saisissez déjà la distinction que l'on peut faire au sein de la culture entre l'artistique et le non-artistique qui rassemble le traditionnel, le patrimonial... Passons donc au récit.

Au campement Badian à la sortie du village de Mako, Moussa, qui en pratique remplit la fonction du guide, s'est présenté à moi comme délégué culturel du campement. A la lecture de cette appellation et sans l'avertissement préalable ci-dessus, un acteur de la culture en France s'imaginerait probablement l'existence d'espace d'exposition ou de diffusion de spectacle dans le campement, car ces deux pôles d'activités exclusivement artistiques monopolisent l'essentiel de l'action publique française. Le titre de Moussa met en lumière "un ailleurs".  Il s ouvre ici un champ de réflexion très vaste dans le prolongement de mon questionnement relatif aux politiques culturelles francaises, que je développe par ailleurs sur mon blog Pensées Paulitiques.


A travers les balades, Moussa a agit tel un passeur vers diverses dimensions de quatre villages visités. Ils font partie d'une zone enclavé entre le fleuve Gambie et les forêts montagneuses. Eloigné de villes conséquentes, il s'agit d'un milieu rural sans industrie. A plusieurs kilomètres, quelques gisements d'or exploités par des jeunes de divers villages et même des pays voisins dans une improvisation bien "africaine" permettent de s'enrichir un peu au prix des risques sanitaires des installations sales et surexposées au mercure.
Plus tard, j'ai visité en compagnie du guide Ibou l'Ile MarLodj dans l'estuaire du fleuve Saloum qui contient beaucoup d'iles plus ou moins grosses dans les 100kms avant l'océan, avec en circonférence pleins d'étendues de sable blanc ou de terre qu'on traverse en approchant des côtes.

D'abord, l'aménagement de la nature, faune et flore, élevage et culture, et la découverte de leur impact sur la vie quotidienne de ces villages. Un hippopotame mange 100 kilos de végétaux par jours, imaginez les ravages possibles de la production si la famille Hippo passe par là. Les singes s'attaquent plus au fruit des arbres, généralement pas protégés. Ces nuisances entraînent des spécificités d'organisation des cultures dans les environs du village: des barrières improvisées, des arbres fruitiers entourés de maisons...
La ballade en pirogue entre les "mangroves" du Saloum fait découvrir les palétuviers, arbres qui poussent dans l'eau pas très profonde et dépassent 2m au dessus, avec des huitres et moules qui s'accrochent dans la partie submergée. Ainsi des zones de plantation sont aménagées sur le fleuve,  les femmes cultivent le palétuvier pour obtenir les fruits de mer. Comme pour la plupart des trucs penibles, ce ne sont pas les hommes qui font ! Bref, c'est intéressant de voir comme l"agriculture et l'élevage régissent l'espace.

Les villages ensuite. En s'intéressant aux métiers, on cerne mieux l'articulation sociale du village. Vers Badian, on trouvera un boulanger, un gérant de mini commerce avec quelques produits de nécessité en petits conditionnements... des jeunes qui vont à la mine, à vélo, ou certains ont une moto, l'or semble rendre possible un peu d'enrichissement pour les plus chanceux ! Et principalement on s'affaire entre les champs, les repas, les corvées d'eau et de linge. Beaucoup de temps collectifs de pause, principalement pour les hommes qui sont par ailleurs vaillants à la tâche quand ils s'y adonnent. Parfois en buvant le thé, pratique qui intrigue la première fois dans la mesure où il faut 45 mn avant qu'il soit servi et que les volume de thé, sucre et eau mélangés à la préparation semblent équivalents ! On aurait pu faire plus rapide et économe, mais il faut reconnaître qu'il doit falloir faire à leur façon si on préfère le goût qu'ils obtiennent, nettement plus prononcé mais tout de même agréable, probablement grâce au fort taux de sucre. Le thé servi ainsi devient-il plus énergisant ? Au demeurant, dans leur jour hebdomadaire de repos comme celui que j'ai passé avec eux, il remplit une fonction importante dans la communauté puisque sous le même abri se retrouvent des jeunes, des vieux, femmes et hommes, à laisser filer le temps en discutant.

Durant mon passage dans le sénégal oriental des Peul, Bédik, Bassari, Malinké..., je n'ai pas vraiment vu la différence entre les Ethnies: sont-elles historiquement minimes? se perdent-elles progressivement ? n'ai-je pas été assez observateur? Peut-etre elles se remarquent plus lors des célébrations spécifiques à chaque tradition, mais au quotidien les modes de vie semblent les mêmes, la structure des villages est sur le même principe, les mêmes produits alimentaires industriels complètent les mêmes productions agricoles...  Quand on est "toubab" de passage, on pourrait jouer au 7 erreurs entre des villages des différentes ethnies sans trouver de distinctions. A part bien sur la langue; car si tous parlent francais, le dialecte local utilisé au quotidien change. Parallèlement, la plupart sont habillés en habits occidentaux dont beaucoup de maillots de foot, et ils écoutent volontiers la musique depuis le téléphone portable qui sert de mini-chaine et qui est abondamment doté de mp3 de musique occidentale, ce qui manifeste leur intégration dans la grande turbine mondiale... A noter, ils ont beau n'avoir que très peu de commodités, j'ai quand même suivi en direct la demi finale et la finale de l'Euro dans ces petits villages ! 

Sur Mar Lodj, Ibou me fait découvrir le Tam-tam téléphonique. Haute percussion située au milieu du village, elle permet d'informer les habitants à 2 km à la ronde qu'un évènement important s'est produit et qu'une réunion va se tenir. Il peut s'agir d'un décès, d'un différent à régler. La justice s'effectue encore sur la place publique en présence des vieux sages qui délibèrent; il n'y a pas de forces de police ou d'administration judiciaire comme dans les grandes villes.
Les musulmans, chrétiens et animistes, mélangés dans cette communauté de 2000 habitants, cohabitent dans une harmonie désorientante pour qui connaît les clivages religieux qui alimentent la géo-politique internationale. Les animistes pratiquent les offrandes au pied de l'arbre central du village, lui même situé entre l'église et la mosquée. Une grande tolérance de moeurs.
(Je pense qu’ils t’ont dit que souvent cathos et musulmans maintiennent des pratiques de types animistes. Croyances superposées )


Enfin le hasard a voulu qu'un mariage ait lieu le jour de mon passage à Badian. Moussa m'a alors montré la dot qui est simplement constitué d'un stock de bassines, de seaux et autres récipients qui servent pour le linge, la nourriture, l'eau... la majeure partie des activités quotidiennes compte tenu de leur faible diversité. Les mariés portaient leurs habits, assez proche pour la femme de l'habit traditionnel du quotidien que plusieurs d'entre elles portent, en revanche un gros changement pour l'homme par rapport au jean et Tshirt ou maillot qu'ils mettent tous, laissant les tenus typiques aux plus vieux.
(Parce qu’il y a quand même pas mal de sénégalais même jeunes habillés en habits « traditionnels » (évidemment pour travailler sur des chantiers ou des bateaux de peche, ils ne vont pas mettre de boubous…). Comme on en a un peu parlé l’autre jour chez l'ami Dricks, je trouve que les sénégalais et sénégalaises sont à l’aise sur les 2 tableaux de la mode sénégalaise et occidentale…ils naviguent avec beaucoup d’aisance, de naturel et de simplicité entre les 2 ! Enfin, je trouve ! Tu peux voir le matin, une nana en mini jupe et l’aprèm en boubou, no problem ! )


En fin de journée autre découverte culturelle fort plaisante et désormais artistique: les musiques et les danses au centre du village. Je constate en écrivant que l'expérience artistique est bien l'espace où on va éprouver des émotions momentanés; assurément la valeur culturelle des autres moments saisis dans la journée ne provoque pas cette effervescence de sensations intenses et concentrées sur l'instant. Pour autant ce rapport à la terre et aux autres contribue culturellement à un autre bonheur qui ne se trouve plus dans l'éphémère mais dans l'harmonie d'un ensemble et la sérénité d'une durée. Cette valeur s’apprécie par sa douce présence constante. A mesure de l'industrialisation, de nombreuses campagnes et villes de France ont subi un conformisme qui efface lentement des traits significatifs de la culture baignant les habitants, et qui met en péril sur le long terme des fondements du bien être.

Moussa et Ibou m'ont donc ouvert une porte vers des dimensions autres de la culture. Si on comparait la culture à un arbre : l'artistique se retrouve dans la saveur du fruit et l'éphémère de la fleur qui enjolive, le non-artistique dans les racines d'où l'arbre puise sa force. A trop se focaliser sur les fruits et la fleur, la France oublie les racines. Reste à chercher dans nos régions ce que l'action publique culturelle doit valoriser pour mieux le protéger: un grand débat qui on l'a vu se mêlerait aux questions d'habitat, d'artisanat, d'agriculture... est-il encore possible d'ouvrir un tel débat transversal sur la culture en France sans se heurter aux cloisonnements structurels ?



1 Les questions sociales et le travail

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Durant les 3 premiers jours passés à Saly chez Doudou et Mathilde, au gré des amis qui passaient, les multiples anecdotes m'ont enseigné des clés de compréhension de la vie quotidienne, et les longues discussions des aspects du fonctionnement de la société. Après 7 jours d'immersion en vadrouille vers l'est du pays, j'agrémente ma vision de mes propres expériences et d'autres points de vue. Attention de ne pas généraliser ces observations à tout le sénégal.


Parler de pauvreté ici est bien fondé (plus de la moitié de la population vivrait en dessous du seuil de pauvreté selon les Nations Unis - PNUD) mais peut-on parler de misère sociale ? Elle existe pour les enfants abandonnés qui se trouvent livrés à la rue avant d'être récupérés, pour les plus chanceux par des associations, ou pour les autres chez des marabouts ou patrons qui les exploitent. Il y a bien quelques mendiants, parfois handicapés et visiblement bien seuls. Mais au sein de la famille élargie, des jeunes aux vieux, s'entretient ce contrat social qui leur assure un toit, à manger et du soutien quoi qu'il arrive.
(Effet pervers: J’ai pu voir plusieurs fois des familles où des jeunes ne sortent pas travailler "grâce" à cela, et qui ne se bougent pas (pour travailler ou pour avoir une activité) "à cause" de cela… A réfléchir…mais pour ma part, je trouve que c’est vraiment à double tranchant et que c’est à la fois une chance qui empêche certains de tomber dans la misère totale mais le revers de la médaille peut être que ça les empêche aussi de prendre en main leur vie….)
 
Chez nous, l'éloignement de la famille et l'appauvrissement des rapports sociaux quotidiens ont disloqué les solidarités traditionnelles. En cas de coups durs, nous aurons plus rapidement besoin en occident d'une assistance, d'allocations, d'être placé dans des centres... Tant que des solidarités inter-personnelles, libérées de l'intervention publique ou avec son soutien partiel, ne seront pas parvenues à combler la place laissée vacantes dans nos quotidiens à mesure des décennies, nous aurons toujours besoin d'un grand nombre de travailleurs et services sociaux.

Peut-on parler ici d'emploi et de chômage? Un ami d'ici et moi avons eu une différence d'interprétation du mot chômage: Driks citait que 60% des gens sont au chômage parce qu'il n'ont pas de salaire. Je lui contre-argumentais que compte tenu qu'ils ont presque tous une activité, ce ne sont pas des chômeurs.

En effet regardons ça de plus prêt. Si travailler en France signifie pour la majeure partie des travailleurs d'effectuer 35 heures en 5 journées de 7 h, ici on peut dire qu'une petite partie des personnes jouit d'un contrat fixe de 6 journées de 9h. Quant aux autres, des analystes de l'Insee les compteraient comme chômeurs. En réalité, porter un regard micro-économique et social s'avère plus pertinent dans la mesure où ils produisent au quotidien un tas de biens et services tout en entretenant un contact social fort avec autrui.
(Aujourd’hui par rapport aux questions du travail, l’action essentielle que tente de mener le gouvernement, conjointement aux ONG et aux différentes coopérations qui interviennent ici, est un processus de formalisation des activités. Pour moi, il est difficile de parler du travail au Sénégal , sans parler de cette dualité formel/ informel…  )



Pour gagner quelques sous, une grande partie de la population vit en effectuant des jobs et en rendant des petits services, rendus possibles par le réseau relationnel. La dimension sociale de l'activité économique est omniprésente. Le maintien du contact avec ses pairs est autant une condition nécessaire pour vivre, qu'une conséquence de la situation locale. Ces sénégalais se logent et mangent avec la famille, parents, oncles, tantes, frères, soeurs, demi frères, demi sœur. Grâce aux connaissances, ils échanges tout types de biens et services dont plusieurs s'appréhendent dans le champs non monétaire et non marchand. C'est a plusieurs que l'équilibre tient. Autant dire que les réalités façonnent un mode de vie. 

(Ca comprime aussi les gens dans une relation donnée …quel espace pour la liberté individuelle là dedans ? As-tu pu parler avec des sénégalais de la pression sociale et familiale qu’ils ressentent parfois ? Du regard quasi constant de la famille, du quartier sur tes faits et gestes ? Cet équilibre à plusieurs peut aussi avoir un côté étouffant, loin de l’idéal qu’on peut s’en faire avec nos fantasmes d’occidentaux en mal de solidarité et de lien social et/ou familial… ? Cette solidarité et cet équilibre est sans conteste un pilier de la culture sénégalaise...mais à quel prix cela ne maintient-il pas aussi les gens dans un statu quo ? )



Le Sénégal aurait sans doute besoin de plus de services publics dans les domaines de la santé, de l'eau, de l'énergie, de l'éducation, de l'environnement... mais surement pas dans les secteurs de l'insertion sociale ni de l'animation socio-culturelle, car la vie privée en est déjà riche en milieu rural.

Chez nous, le monde du travail est régi autrement. On vend notre compétence à un employeur et on gagne sa vie grâce à ce contrat qui nous lie sur 2 points essentiels: dans la durée et avec une rémunération garantie. Si on est licencié, le chomage nous permet de tenir jusqu'a retrouver un emploi. Cela nous permet de conserver notre autonomie en matière de logement et de nourriture, sans nécessité d'apports extérieurs. Les amis, les voisins, nos pairs, notre famille parfois aussi, ne sont plus un maillon essentiel de la capacité à vivre. 

(Et c’est, pour moi, formidable, parce que ça donne la liberté d’agir comme on l’entend…on n’est pas contraint par la famille ou par un groupe.     Dans la mesure, où il y a soutien, il y a bien sûr souvent ingérence dans la vie, influence pour avoir tel ou tel comportement, prendre telle femme ou tel mari… L’autonomie financière et matérielle, est (malheureusement) bien souvent une condition pour être libre de faire ses choix de vie comme on le souhaite (il me semble) !
Interrogation de ma part en retour: 
Il y a un grand champ de réflexion à ce sujet, avec tous les mouvements autour de l'habitat partagé, collectif, qui essaient de créer un entre-deux. D'ailleurs, les collocations sont une sorte d'entre-deux à ce niveau, puisqu'on est à la fois dans un système solidaire et mutualisé qui nous permet une meilleur qualité de vie que seuls, avec des contraintes spécifiques, mais tout en gardant une part de liberté individuelle forte...

Ainsi une dé-socialisation s'est produite sous diverses formes chez un grand nombre de nos concitoyens. Ce processus a grandi à mesure du 20° siècle; on ne peut plus le nier aujourd'hui si on réfléchit à nos modes de vie. Il détruit le moral de certains d'entre nous à qui les médecins offrent une paix chimique durable en les gavant d'antidépresseurs, et il en laisse d'autres en marge que les services sociaux s'efforcent de réinsérer sans trop y parvenir.


Un passage issu du monde de Sophie de Jostein Gaarder illustre ce propos lorsqu'il aborde la conception philosophique que Hegel puis Marx avaient prêté au travail, dans la bouche du protagonsite Alberto:
"Notre façon de travailler a une influence sur notre conscience, mais notre conscience influence aussi notre manière de travailler. Il y a un rapport dialectique entre la main et l'esprit. La connaissance de l'homme entretient donc un lien étroit avec son travail. Le travail est quelque chose de positif, c'est intimement lié au fait d'être un homme. Dans le système capitaliste, l'ouvrier travaille pour quelqu’un d'autre. Son travail lui devient quelque chose d'extérieur, quelque chose qui ne lui appartient plus. Il devient étranger à son propre travail et de ce fait étranger à lui-même. Il perd sa réalité en tant que personne. "
A ce sujet Hegel parle du processus d'aliénation. Puis le dialogue reprend avec Sophie:
"J'ai une tante qui depuis plus de vingt ans travaille dans une usine à emballer des chocolats, alors je comprends très bien ce que tu veux dire. Elle m'a dit que chaque matin elle éprouvait une véritable haine vis-à-vis de son travail."
Alberto: "Mais si elle hait son travail,Sophie, elle finit aussi par se haïr elle-même".

J'ai retenu ce passage car il illustre une dérive du travail tel qu'il est organisé en Occident depuis longtemps, et dont nous savons aujourd'hui les conséquences; la série d'une trentaine de suicides de salariés de France Telecom en 2008-2009 renvoyait cette réalité à la face des français. Poursuivre la réflexion nous amène vers la question suivante: que peut-on faire dans les pays dits "émergeant" ou "en développement", pour ne pas reproduire cette dérive systèmique ? Comment organiser ici le travail pour qu'il ne produise pas les mêmes maux de société dans 20 ou 50 ans ?  



Dans un pays où on entend dire que "tout est à faire", il serait bien d'y réfléchir dès aujourd'hui, mais à qui devrait revenir la responsabilité de cette mission. Seule une volonté commune entre un pouvoir politique, un pouvoir économique et la société civile permettrait d'y travailler. De quoi être pessimiste.
(Justement la société civile, d’après ce que j’ai pu en voir dans mon boulot dans l’asso de Zig, me semble  très mobilisée (peut-être même plus que dans certains pays européens)…et il me semble que c’est très important à prendre en compte si l’on imagine le futur sénégal…Ca peut (peut-être) être une vraie force pour la suite ! et donc, pourquoi être pessimiste !  )