Texte complet en 6 parties
0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
----------------------------------------------------------------------------------- 0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
Durant les 3 premiers jours passés à Saly chez Doudou et Mathilde, au gré des amis qui passaient, les multiples anecdotes m'ont enseigné des clés de compréhension de la vie quotidienne, et les longues discussions des aspects du fonctionnement de la société. Après 7 jours d'immersion en vadrouille vers l'est du pays, j'agrémente ma vision de mes propres expériences et d'autres points de vue. Attention de ne pas généraliser ces observations à tout le sénégal.
Parler de pauvreté ici est bien fondé (plus de la moitié de la population vivrait en dessous du seuil de pauvreté selon les Nations Unis - PNUD) mais peut-on parler de misère sociale ? Elle existe pour les enfants abandonnés qui se trouvent livrés à la rue avant d'être récupérés, pour les plus chanceux par des associations, ou pour les autres chez des marabouts ou patrons qui les exploitent. Il y a bien quelques mendiants, parfois handicapés et visiblement bien seuls. Mais au sein de la famille élargie, des jeunes aux vieux, s'entretient ce contrat social qui leur assure un toit, à manger et du soutien quoi qu'il arrive.
(Effet pervers: J’ai pu voir plusieurs fois des familles où des jeunes ne sortent pas travailler "grâce" à cela, et qui ne se bougent pas (pour travailler ou pour avoir une activité) "à cause" de cela… A réfléchir…mais pour ma part, je trouve que c’est vraiment à double tranchant et que c’est à la fois une chance qui empêche certains de tomber dans la misère totale mais le revers de la médaille peut être que ça les empêche aussi de prendre en main leur vie….)
Chez nous, l'éloignement de la famille et l'appauvrissement des rapports sociaux quotidiens ont disloqué les solidarités traditionnelles. En cas de coups durs, nous aurons plus rapidement besoin en occident d'une assistance, d'allocations, d'être placé dans des centres... Tant que des solidarités inter-personnelles, libérées de l'intervention publique ou avec son soutien partiel, ne seront pas parvenues à combler la place laissée vacantes dans nos quotidiens à mesure des décennies, nous aurons toujours besoin d'un grand nombre de travailleurs et services sociaux.
(Effet pervers: J’ai pu voir plusieurs fois des familles où des jeunes ne sortent pas travailler "grâce" à cela, et qui ne se bougent pas (pour travailler ou pour avoir une activité) "à cause" de cela… A réfléchir…mais pour ma part, je trouve que c’est vraiment à double tranchant et que c’est à la fois une chance qui empêche certains de tomber dans la misère totale mais le revers de la médaille peut être que ça les empêche aussi de prendre en main leur vie….)
Chez nous, l'éloignement de la famille et l'appauvrissement des rapports sociaux quotidiens ont disloqué les solidarités traditionnelles. En cas de coups durs, nous aurons plus rapidement besoin en occident d'une assistance, d'allocations, d'être placé dans des centres... Tant que des solidarités inter-personnelles, libérées de l'intervention publique ou avec son soutien partiel, ne seront pas parvenues à combler la place laissée vacantes dans nos quotidiens à mesure des décennies, nous aurons toujours besoin d'un grand nombre de travailleurs et services sociaux.
Peut-on parler ici d'emploi et de chômage? Un ami d'ici et moi avons eu une différence d'interprétation du mot chômage: Driks citait que 60% des gens sont au chômage parce qu'il n'ont pas de salaire. Je lui contre-argumentais que compte tenu qu'ils ont presque tous une activité, ce ne sont pas des chômeurs.
En effet regardons ça de plus prêt. Si travailler en France signifie pour la majeure partie des travailleurs d'effectuer 35 heures en 5 journées de 7 h, ici on peut dire qu'une petite partie des personnes jouit d'un contrat fixe de 6 journées de 9h. Quant aux autres, des analystes de l'Insee les compteraient comme chômeurs. En réalité, porter un regard micro-économique et social s'avère plus pertinent dans la mesure où ils produisent au quotidien un tas de biens et services tout en entretenant un contact social fort avec autrui.
(Aujourd’hui par rapport aux
questions du travail, l’action essentielle que tente de mener le
gouvernement, conjointement aux ONG et aux différentes coopérations qui
interviennent ici, est un processus de formalisation des activités. Pour
moi, il est difficile de parler du travail au Sénégal , sans parler de
cette dualité formel/ informel… )
Pour gagner quelques sous, une grande partie de la population vit en effectuant des jobs et en rendant des petits services, rendus possibles par le réseau relationnel. La dimension sociale de l'activité économique est omniprésente. Le maintien du contact avec ses pairs est autant une condition nécessaire pour vivre, qu'une conséquence de la situation locale. Ces sénégalais se logent et mangent avec la famille, parents, oncles, tantes, frères, soeurs, demi frères, demi sœur. Grâce aux connaissances, ils échanges tout types de biens et services dont plusieurs s'appréhendent dans le champs non monétaire et non marchand. C'est a plusieurs que l'équilibre tient. Autant dire que les réalités façonnent un mode de vie.
(Ca comprime aussi les gens dans une relation donnée …quel espace pour la liberté individuelle là dedans ? As-tu pu parler avec des sénégalais de la pression sociale et familiale qu’ils ressentent parfois ? Du regard quasi constant de la famille, du quartier sur tes faits et gestes ? Cet équilibre à plusieurs peut aussi avoir un côté étouffant, loin de l’idéal qu’on peut s’en faire avec nos fantasmes d’occidentaux en mal de solidarité et de lien social et/ou familial… ? Cette solidarité et cet équilibre est sans conteste un pilier de la culture sénégalaise...mais à quel prix cela ne maintient-il pas aussi les gens dans un statu quo ? )
(Ca comprime aussi les gens dans une relation donnée …quel espace pour la liberté individuelle là dedans ? As-tu pu parler avec des sénégalais de la pression sociale et familiale qu’ils ressentent parfois ? Du regard quasi constant de la famille, du quartier sur tes faits et gestes ? Cet équilibre à plusieurs peut aussi avoir un côté étouffant, loin de l’idéal qu’on peut s’en faire avec nos fantasmes d’occidentaux en mal de solidarité et de lien social et/ou familial… ? Cette solidarité et cet équilibre est sans conteste un pilier de la culture sénégalaise...mais à quel prix cela ne maintient-il pas aussi les gens dans un statu quo ? )
Le Sénégal aurait sans doute besoin de plus de services publics dans les domaines de la santé, de l'eau, de l'énergie, de l'éducation, de l'environnement... mais surement pas dans les secteurs de l'insertion sociale ni de l'animation socio-culturelle, car la vie privée en est déjà riche en milieu rural.
Chez nous, le monde du travail est régi autrement. On vend notre compétence à un employeur et on gagne sa vie grâce à ce contrat qui nous lie sur 2 points essentiels: dans la durée et avec une rémunération garantie. Si on est licencié, le chomage nous permet de tenir jusqu'a retrouver un emploi. Cela nous permet de conserver notre autonomie en matière de logement et de nourriture, sans nécessité d'apports extérieurs. Les amis, les voisins, nos pairs, notre famille parfois aussi, ne sont plus un maillon essentiel de la capacité à vivre.
(Et c’est, pour moi, formidable, parce que ça donne la liberté d’agir comme on l’entend…on n’est pas contraint par la famille ou par un groupe. Dans la mesure, où il y a soutien, il y a bien sûr souvent ingérence dans la vie, influence pour avoir tel ou tel comportement, prendre telle femme ou tel mari… L’autonomie financière et matérielle, est (malheureusement) bien souvent une condition pour être libre de faire ses choix de vie comme on le souhaite (il me semble) !
Interrogation de ma part en retour:
Il y a un grand champ de réflexion à ce sujet, avec tous les mouvements autour de l'habitat partagé, collectif, qui essaient de créer un entre-deux. D'ailleurs, les collocations sont une sorte d'entre-deux à ce niveau, puisqu'on est à la fois dans un système solidaire et mutualisé qui nous permet une meilleur qualité de vie que seuls, avec des contraintes spécifiques, mais tout en gardant une part de liberté individuelle forte...
Ainsi une dé-socialisation s'est produite sous diverses formes chez un grand nombre de nos concitoyens. Ce processus a grandi à mesure du 20° siècle; on ne peut plus le nier aujourd'hui si on réfléchit à nos modes de vie. Il détruit le moral de certains d'entre nous à qui les médecins offrent une paix chimique durable en les gavant d'antidépresseurs, et il en laisse d'autres en marge que les services sociaux s'efforcent de réinsérer sans trop y parvenir.
Un passage issu du monde de Sophie de Jostein Gaarder illustre ce propos lorsqu'il aborde la conception philosophique que Hegel puis Marx avaient prêté au travail, dans la bouche du protagonsite Alberto:
(Et c’est, pour moi, formidable, parce que ça donne la liberté d’agir comme on l’entend…on n’est pas contraint par la famille ou par un groupe. Dans la mesure, où il y a soutien, il y a bien sûr souvent ingérence dans la vie, influence pour avoir tel ou tel comportement, prendre telle femme ou tel mari… L’autonomie financière et matérielle, est (malheureusement) bien souvent une condition pour être libre de faire ses choix de vie comme on le souhaite (il me semble) !
Interrogation de ma part en retour:
Il y a un grand champ de réflexion à ce sujet, avec tous les mouvements autour de l'habitat partagé, collectif, qui essaient de créer un entre-deux. D'ailleurs, les collocations sont une sorte d'entre-deux à ce niveau, puisqu'on est à la fois dans un système solidaire et mutualisé qui nous permet une meilleur qualité de vie que seuls, avec des contraintes spécifiques, mais tout en gardant une part de liberté individuelle forte...
Ainsi une dé-socialisation s'est produite sous diverses formes chez un grand nombre de nos concitoyens. Ce processus a grandi à mesure du 20° siècle; on ne peut plus le nier aujourd'hui si on réfléchit à nos modes de vie. Il détruit le moral de certains d'entre nous à qui les médecins offrent une paix chimique durable en les gavant d'antidépresseurs, et il en laisse d'autres en marge que les services sociaux s'efforcent de réinsérer sans trop y parvenir.
Un passage issu du monde de Sophie de Jostein Gaarder illustre ce propos lorsqu'il aborde la conception philosophique que Hegel puis Marx avaient prêté au travail, dans la bouche du protagonsite Alberto:
"Notre façon de travailler a une influence sur notre conscience, mais notre conscience influence aussi notre manière de travailler. Il y a un rapport dialectique entre la main et l'esprit. La connaissance de l'homme entretient donc un lien étroit avec son travail. Le travail est quelque chose de positif, c'est intimement lié au fait d'être un homme. Dans le système capitaliste, l'ouvrier travaille pour quelqu’un d'autre. Son travail lui devient quelque chose d'extérieur, quelque chose qui ne lui appartient plus. Il devient étranger à son propre travail et de ce fait étranger à lui-même. Il perd sa réalité en tant que personne. "
A ce sujet Hegel parle du processus d'aliénation. Puis le dialogue reprend avec Sophie:
"J'ai une tante qui depuis plus de vingt ans travaille dans une usine à emballer des chocolats, alors je comprends très bien ce que tu veux dire. Elle m'a dit que chaque matin elle éprouvait une véritable haine vis-à-vis de son travail."
Alberto: "Mais si elle hait son travail,Sophie, elle finit aussi par se haïr elle-même".
J'ai retenu ce passage car il illustre une dérive du travail tel qu'il est organisé en Occident depuis longtemps, et dont nous savons aujourd'hui les conséquences; la série d'une trentaine de suicides de salariés de France Telecom en 2008-2009 renvoyait cette réalité à la face des français. Poursuivre la réflexion nous amène vers la question suivante: que peut-on faire dans les pays dits "émergeant" ou "en développement", pour ne pas reproduire cette dérive systèmique ? Comment organiser ici le travail pour qu'il ne produise pas les mêmes maux de société dans 20 ou 50 ans ?
Dans un pays où on entend dire que "tout est à faire", il serait bien d'y réfléchir dès aujourd'hui, mais à qui devrait revenir la responsabilité de cette mission. Seule une volonté commune entre un pouvoir politique, un pouvoir économique et la société civile permettrait d'y travailler. De quoi être pessimiste.
(Justement la société civile, d’après ce que j’ai pu en voir dans mon boulot dans l’asso de Zig, me semble très mobilisée (peut-être même plus que dans certains pays européens)…et il me semble que c’est très important à prendre en compte si l’on imagine le futur sénégal…Ca peut (peut-être) être une vraie force pour la suite ! et donc, pourquoi être pessimiste ! )
A ce sujet Hegel parle du processus d'aliénation. Puis le dialogue reprend avec Sophie:
"J'ai une tante qui depuis plus de vingt ans travaille dans une usine à emballer des chocolats, alors je comprends très bien ce que tu veux dire. Elle m'a dit que chaque matin elle éprouvait une véritable haine vis-à-vis de son travail."
Alberto: "Mais si elle hait son travail,Sophie, elle finit aussi par se haïr elle-même".
J'ai retenu ce passage car il illustre une dérive du travail tel qu'il est organisé en Occident depuis longtemps, et dont nous savons aujourd'hui les conséquences; la série d'une trentaine de suicides de salariés de France Telecom en 2008-2009 renvoyait cette réalité à la face des français. Poursuivre la réflexion nous amène vers la question suivante: que peut-on faire dans les pays dits "émergeant" ou "en développement", pour ne pas reproduire cette dérive systèmique ? Comment organiser ici le travail pour qu'il ne produise pas les mêmes maux de société dans 20 ou 50 ans ?
Dans un pays où on entend dire que "tout est à faire", il serait bien d'y réfléchir dès aujourd'hui, mais à qui devrait revenir la responsabilité de cette mission. Seule une volonté commune entre un pouvoir politique, un pouvoir économique et la société civile permettrait d'y travailler. De quoi être pessimiste.
(Justement la société civile, d’après ce que j’ai pu en voir dans mon boulot dans l’asso de Zig, me semble très mobilisée (peut-être même plus que dans certains pays européens)…et il me semble que c’est très important à prendre en compte si l’on imagine le futur sénégal…Ca peut (peut-être) être une vraie force pour la suite ! et donc, pourquoi être pessimiste ! )