Texte complet en 6 parties
0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
----------------------------------------------------------------------------------- 0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
Popenguine est un village le long de la Petite Côte, à quelques 20 km au nord de Saly et 45 km sud de Dakar. Outre ses quelques installations touristiques, il est connu et reconnu pour la dynamique initiée par l'association des femmes il y a une vingtaine d'années, le RFPPN, Regroupement des femmes de Popenguine pour la protection de la nature. J'ai rencontré Cathie la gérante du campement villageois, on a discuté une bonne heure pendant laquelle elle m'a raconté l'aventure depuis ses débuts jusqu'aux projets en cours.
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Sans rentrer dans un rétrospective précise, je vais essayer grâce à l'histoire de Popenguine de mettre en lumière un modèle de développement qui mérite l'attention que lui accordent déjà diverses organisations. Il ne s'agit pas d'un programme planifié à l'avance, mais d'une progression patiente, à mesure que les besoins et envies exprimées par les presque cent vingt femmes à ce jour, font l'objet d'une maturation collective puis d'éventuels soutiens extérieurs.
Pendant des décennies les habitants s'alimentaient en bois pour la cuisine, en coupant des arbres à proximité, en bordure de la réserve. Au milieu des années 80, les femmes du village ont pris conscience que le recul de la végétation s'aggravait, et que faune et flore s'appauvrissait au fil des ans. Malgré les critiques des hommes qui jugeaient inutiles leur besogne, elles se mirent à replanter à la main des milliers d'abres. En moins de dix ans, elles observèrent le retour d'espèces animales, et entrainèrent une même dynamique auprès des femmes de 7 autres villages limitrophes de la réserve.
L'histoire est marquante car le reboisement initial fut entrepris avec seulement une pelle pour outil et l'eau à transporter manuellement sur 1,5km... Depuis, la Fondation Nicolas Hulot aida à diverses reprises depuis les années 90, la direction des parcs nationaux a organisé quelques formations, et d'autres acteurs ont contribué. Désormais existent une pépinière, du maraîchage, un circuit réfléchi d'approvisionnement en bois, des initiatives d'enfouissement ou de valorisation des déchêts (compost, eaux usées...). Elles ont également su élargir l'implication des habitants. En travaillant avec l'école, les jeunes ont pu être sensibilisés à la question environnementale et participent désormais au nettoyage des déchets du village et de sa plage. Dans les années 2000, le gouvernement Sénégalais a reconnu la légitimité de ces femmes citoyennes en intégrant les regroupements dans la gestion du parc naturel, fait rarissime qui retient l'attention de nombreux acteurs internationaux dont l'Unesco.
Pour autant, la porte d'entrée environnementaliste initiale a été largement débordée, la dynamique collective a entrainé la création d'autres initiatives. Soutenu par des aides extérieures, un campement villageois de quelques cases a été construit pour accueillir les touristes. En une décennie, il a connu deux agrandissements: un premier pour intégrer un dortoir qui permet l'accueil de groupes internationaux de jeunes et une salle de séminaire pour développer l'accueil de professionnels, un second pour de nouvelles cases qui augmentent la capacité d'accueil. Le campement a plusieurs impacts bénéfiques pour le village. D'abord il crée de l'emploi pour de nombreuses femmes du village, ensuite il permet de financer d'autres projets puisque l'ensemble des bénéfices obtenus sont réinvestis localement. En effet, le regroupement comprend aujourd'hui huit commissions techniques: Pépinière, maraichage, tourisme, assainissement, aménagements, économique, alphabétisation et un corps de volontaires du village. Divers besoins identifiés ont été satisfaits grâce au bénéfice réinvesti: mobiliers pour l'école, accessoires pour le centre de santé, équipement pour le maraichage...
De même, des œuvres d'arts conçues en récupérant des matériaux issus de déchets sont vendues aux touristes, et 70% du chiffre d'affaire est dédié au financement local de projets. Dans cette dynamique collective portée par les habitants, les profits échappent à la logique de récupération par des individus actionnaires et sont dédiés à l'intérêt collectif de la communauté.
L'exemple de Popenguine invite donc à réfléchir grandement sur la place des populations locales dans un projet de développement. Personne n'est venu tout chambouler en s'implantant avec ses grands sabots et ses méthodes importées sous prétexte de développement; ici se préservent les solidarités traditionnelles, les structures sociales, l'environnement naturel... à mesure qu'on développe l'économique, la santé, l'éducation. Il est évident que le contexte spécifique d'un village peu développé en milieu rural laisse beaucoup de champ libre dans la mesure où "on part de zéro" et peu d'intérêts divergents sont à concilier puisqu'il s'agit d'un espace socialement homogène a priori. Il semble bien plus difficile de suivre une telle démarche dans un environnement urbain déjà structuré et en présence de populations aux réalités socio-professionelles très diverses qui peuvent occasionner des intérêts divergents. Il existe pour autant des méthodes qui ont fait leurs preuves telles celles de Saul Alinsky connu pour ses expériences de Community Organising dans les années 60 à Chicago. On peut imaginer que généraliser ces approches ouvriraient des champs inexplorées dans les stratégies de développements conçues par des technocrates. De nouvelles perspectives deviendraient possible en faisant confiance à l'expertise que les habitants ont de leur quotidien. L'expérience de l'alliance citoyenne à Grenoble s'est construite de cette manière; on voit bien les réticences des élus locaux à entendre les propositions issues des habitants réunis au sein de cinq campagnes. Nos élus ont peur de ce genre d'approche où les choix leur échappent au profit des habitants; paradoxalement nous nous disons en démocratie.
Concernant le campement villageois de Popenguine et de plusieurs autres villages visités durant mon séjour, des aides financières apportées par des organismes de coopération permettent la création de ces activités économiques. Ces solutions d'hébergement constituent des formules des plus accessibles: des tarifs assez bas avec des prestations correctes mais relativement sobres. Un plus grand "standing" nécessiterait des ressources autres pour attirer et recevoir des touristes plus fortunés. Ainsi, pas de quoi concurrencer l'offre hôtelière et générer des marges plus conséquentes, qui donneraient une plus grande capacité d'autofinancement pour s'affranchir des soutiens financiers. Concernant l'hébergement touristique dans de nombreux coins, on observe deux développements parallèles et sans croisements entre ces initiatives qui visent l'amélioration de la vie d'une communauté, et des modèles marchands plus classiques qui appliquent les concepts économiques occidentaux. Je serai curieux de voir si une sorte de porosité entre ces deux modèles pourraient émerger et quelle forme cela pourrait prendre.