Texte complet en 6 parties
0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
----------------------------------------------------------------------------------- 0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
La question de la création d'activité, de l'entrepreneuriat mérite que j'y accorde quelques lignes. En Occident, une machine invisible pousse à innover. L'idée d'innover renvoie à la perspective d'une société qui évolue. Si nous lui donnons une vrai couleur de développement durable, gageons que l'innovation puisse être vertueuse pour les hommes. Actuellement pour créer une boite, une doctrine prévaut: détecter de nouvelles envies, créer de nouveaux besoins vers toujours plus d'inventivité, de différentiation, de personnalisation. Ces attitudes nécessaires pour entreprendre ne se tournent certes pas toujours vers une quête de biens et services plus intelligents ni d'une plus grande utilité fondamentale, mais elles correspondent à un impératif pour pénétrer dans des marchés, elles s'avèrent omniprésentes.
Au Sénégal, des témoignages de personnes entrepreneurs et des observations au quotidien me font prendre conscience d'un état latent qui échappe à la logique occidentale. Une sorte de stagnation des pratiques, s'appuyant sur la reproduction des savoir-faire existants, la société peine à se mettre en mouvement pour organiser, structurer, innover. Pourtant les gens travaillent et s'activent mais il ne se dégage pas l'impression que la spirale de l'innovation est lancée.
Une répétition quotidienne qui questionne
On observe cet état latent dans le Sénégal rural, des villages, petites et moyennes villes éloignées de la Capitale, que j'ai côtoyé ces 2 premières semaines. Pour illustrer mon propos, prenons des exemples autour de l'alimentation, qui dans une société rurale occupe beaucoup de temps entre l'agriculture et la cuisine. Après de multiples villages et campements visités, je me fais la remarque que les pain est toujours une baguette pas très longue, qu'on ouvre sur la longueur pour un sandwich ou qu'on tranche pour des tartines. Jamais une autre forme, comme une pavé qui permettrait des tranches dans la largeur ou un sandwich rond type kebab. A de multiples reprises, j'ai mangé du riz sauce arachide accompagnée d'oignons en petits morceaux, et un poisson grillé servi avec tête et queue. Jamais de variantes dans les légumes ou la préparation du poisson.
Les marchés et boutiques abondent de mangues et papaye, pour autant les petits déjeuners servent de la Vache-qui-rit et de la confiture importée mais pas de ces fruits transformés en pâtisserie, compote ou confiture. Je désespère de me faire proposer un jus ou sirop local dans un resto, alors qu'à tout moment le Coca et le Sprite restent disponibles.
Régler les repas ou les nuits m'a montré des surprises sur d'autres registres comme l'organisation et le partage des responsabilités. Si le gérant ou caissier qui seul s'occupe de la monnaie, s'était absenté, les cuisinières et serveuses de restaurant, ou les personnels de service des campements, ne savait pas toujours le prix à payer pour les consommations. Quand ils savaient mais que je n'avais pas le compte rond, je devais attendre le retour du gérant car il n'avait délégué à personne une petite caisse et la responsabilité d'encaisser. Est-ce un problème d'oubli ? de confiance, doutant sur la capacité des autres à faire ou sur leur honnêteté ? Ce dernier point m'intriguerait car il s'agit souvent de membres de la même famille. Autre piste: peut-être les personnels se désintéressent des aspects qui sortent de leur rôle bien qu'ils se déroulent quotidiennement sous leurs yeux.
Au marché de Mbour, des dizaines et des dizaines de boutiques proposent selon un même empilments des costumes, pantalons, batik, sac. Mais aucun ne choisit de disposer autrement, de créer des ensembles assorits, des kits complémentaires de plusieurs objets. Tous proposent aussi le sur-mesure avec un couturier, et l'arborent fièrement sur leur carte de visite.
Ces situations répétées au caractère perfectible m'ont interpellé et j'ai le sentiment que 3 facteurs concourent ensemble à cet état: l'éducation scolaire, la formation professionnelle et l'investissement demeurant difficile.
(J'en rajoute un 4eme, que j'avais complètement sous-estimé, en fin de texte grâce à la relecture des amis sollicités)
Education
Parlons d'abord de l'éducation. On peut trouver des écoles dans la plus grande partie des villes et villages où je suis passé, fruit d'apports conséquents de divers accords de coopération. Grâce à ce premier niveau, l'analphabétisme doit être assez marginal et on peut échanger facilement en Français n'importe où.
(Tant mieux ! tu as eu de la chance !! Il n’est pas rare de trouver des gens qui ne parlent que très peu le français ou qui le comprennent mal ! Ca m’est arrivé de nombreuses fois de ne pas pouvoir communiquer avec des gens, jeunes comme vieux, d’où l’intérêt de pouvoir parler le wolof, même de baragouiner 2/3 mots ! Des qui pro quo d’incompréhension de langues avec des taxis, des artisans…j’en ai à la pelle ! )
De multiples enseignes font sourire car elles sont bourrées de fautes d'orthographe, ce qui fait partie du charme : le comble se caractérise quand on lit "école privé, englé, francé" par exemple. Les complications apparaissent au niveau du collège, auquel s'arrêtent beaucoup de jeunes, pour basculer vers le travail incertain. Une petite partie accède au lycée, et une plus faible encore au delà du bac, pour entamer des équivalents de BTS, licence... localement ou à l'étranger. Je n'ai pas de chiffres pour vérifier mon impression qu'ils sont assez peu.
J'ai souvent ressenti une conséquence de la réalité de l'éducation: à des tas de moments, des raisonnements ou des analyses semblent souffrir de la capacité que donne l'école à les pousser plus loin.
Formation
Le manque de formation et de savoir faire est ressorti de la bouche de nombreuses personnes que j'ai cotoyés via Doudou. Exprimé comme analyse ou simplement par le biais d'anecdotes qui les révèlent, il est difficile de trouver des salariés compétents à qui confier une fonction avec autonomie et sans risque de déception. Il faut souvent essayer plusieurs personnes avant de conserver un contact satisfaisant.
Patrick, associé de Doudou, avait prévu en construisant sa maison un emplacement dans le mur pour la clim et une alimentation 380v spécifique. Quant il découvre au soir l'installation de l'artisan à qui il a tout montré le matin, il n'en revient pas que le gars lui a tiré d'ailleurs une gaine pour une alimentation en 220v, et le moteur hors de l'emplacement prévu. Il n'a pas non plus eu la correction de venir défaire et refaire convenablement, Patrick a dû se tourner vers un autre type.
Doudou qui dirige des constructions, observe qu'un maçon ayant déjà construit un étage avec certains épaisseurs de poteaux porteurs et écarts spécifiques, a reproduit les mêmes poteaux pour un autre batiment avec de plus grands écarts. Richard, architecte français, a construit sa maison en pisée par ces propres moyens avec l'aide de plusieurs maçons; aucun n'a retenu son attention pour qu'il envisage de le re-solliciter sur d'autres projets.
Vraisemblablement, des gars qui ont pratiqué un job vont s'improviser professionnels, malgré l'absence d'apprentissage complet ou de formation théoriques. Ceux qui maitrisent l'état de l'art sont peu nombreux, les autres souhaitent avant tout travailler et répondent à un besoin de main d'oeuvre.
Entreprendre
Nous avons vu des exemples dans l'agriculture et la construction; d'autres anecdotes montrent que les problématiques d'éducation et de formation professionnelle entraînent des surprises similaires dans la couture, la mécanique, la gérance de commerce... Pour autant, qu'en est-il de la capacité à entreprendre pour ceux qui ont le savoir-faire ou la bonne idée ?
Ce doit être difficile à ce niveau également car il y a deux autres pré-requis à l'activité économique; elle nécessite une étude et un investissement préalable. Ce qui renvoie vers deux autres freins pour lancer la mécanique de l'innovation: la capacité à construire le modèle économique qui validera en amont comment exploiter le savoir-faire ou l'idée, puis la capacité à rassembler les fonds pour amorcer l'activité avant qu'elle n'atteigne son roulement normal.
( Je pense que la question de l’innovation est liée à celle du temps et de l’évolution. Et comme tu as pu le remarquer, la conception du temps et de l’évolution n’est pas la même ici qu’en Europe ! )
Un jeune dans le Sine Saloum m'a interpellé l'autre jour au resto; il me proposait de participer à 3 jours de randonnée et bivouac, autre manière de découvrir le coin. Le prix comprenait tout l'encadrement ( tentes, repas, guide ...) ce qui comparé à une formule chambre et petits restos s'avérait bon marché. Ils sont quelques-uns à proposer ce nouveau produit non signalé dans mes éditions 2009 et 2010 des "Petits Futés" et "Lonely Planet". Le projet s'est rendu possible car ils ont leur savoir-faire: ils ont l'habitude des touristes et connaissent par coeur les environs. L'investissement n'est pas démesuré, encore faut-il avoir l'idée et se lancer !
Mais combien de concepts doivent tomber à l'eau faute de pouvoir franchir ces 2 caps? Dur à estimer. De fait, la non visibilité des initiatives réussies (peu de médias hors gros médias, un très faible taux de pénétration d'internet) amenuise l'échange de pratique, la duplication de modèles et le transfert de savoirs. Dans la mesure où les questions économiques s'enseignent peu avant le bac et surtout après, les réalités de l'éducation ne résolvent pas ce problème. Les organismes de microcrédit ont pour vocation d'aider à surmonter ces étapes et y parviennent sur de nombreux territoires à travers le monde; sans doute leur présence plus forte au Sénégal serait bénéfique.
La Réligion
Ca me paraît pourtant primordial et ça peut rejoindre tes réflexions sur l'innovation et "l'état latent" comme tu dis. On peut avoir l'impression d'un déroulement immuable des choses...et voilà mon point de vue actuel dans les grandes lignes (ça peut changer, en tout cas, c'est une piste) : la religion a quelque chose à voir avec tout ça. Le "inchallah" cristallise pas mal de choses, il me semble. Inchallah n'est pas qu'une expression banale et anodine, même si on l'entend au quotidien de manière récurrente. Inchallah pour dire en quelque sorte "ce n'est pas moi qui décide c'est Dieu, c'est là haut ça me dépasse". Et si Dieu le veut, je ferai ça. Mais ce n'est pas moi qui décide : ça a un grand impact sur la manière de faire les choses ! Si Dieu veut que je change ou que j'innove il me le fera savoir ou je le ferai "automatiquement"."
Sinon, c'est le statu quo qui domine... Ce "inchallah" peut (hypothèse) pousser les gens à ne pas changer, à attendre que ça vienne de l'extérieur et quelque part à être un peu "déresponsabilisé" (du point de vue de la française que je suis) et à ne pas prendre en main son destin puisque Dieu s'en occupe déjà. Tu me diras que c'est pareil pour toutes les religions, c'est Dieu qui décide...mais il me semble qu'il y a des pays où ça ne prend pas la même dimension...ici, c'est quelque chose que j'ai trouvé très ancré dans la société... Je ne sais pas si tu as eu l'occasion d'en parler avec des sénégalais(e)s au cours de tes pérégrinations. J'en ai parlé plusieurs fois avec des amis ou des collègues dans mes différents tafs, et j'en ai tiré cette piste...je ne sais pas si c'est vraiment une bonne interprétation mais bon !! En tout cas, souvent, j'ai l'impression que quand on discute d'enfants, de travail, de la vie en somme, avec les gens, c'est comme s'ils n'étaient pas vraiment maîtres....ça vient d'ailleurs, ce ne sont pas des choix ! Ce n'est bien-sûr pas pareil pour tout le monde !!!! mais j'ai eu cette intuition plusieurs fois en tout cas !