Texte complet en 6 parties
0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
----------------------------------------------------------------------------------- 0. Avant propos sur ces ecrits inspirés du voyage au Senegal
1. Les questions sociales et le travail
2. La découverte des villages et la culture sénégalaise rurale
3. Etudier, se former, entreprendre... des pannes
4. Popenguine, un modèle de développement local
Je n'ai pas fréquenté de musée ni de salle de spectacle pendant mes périples en milieu rural et autant dire que je n'en ai vu aucun à part dans les quelques grandes villes où je suis passé. En France, l'état dès les années 60, sous l'impulsion de son premier ministre de la Culture André Malraux, a inclu la culture dans son aménagement du territoire, et au fur et à mesure des années avec le soutien des régions, départements et communes, on a vu naître des théâtres, des scènes nationales, des Zenith, des maisons de la culture, des musées, des bibliothèques... sur tout le territoire et même en milieu rural.
Ici, pas de centre culturel donc sur une grande partie du pays. Doit-on en conclure que le Sénégal est un pays sans culture ? Certainement pas de mon point de vue, puisque j'ai été submergé de culture pendant le temps passé ici. Vous saisissez déjà la distinction que l'on peut faire au sein de la culture entre l'artistique et le non-artistique qui rassemble le traditionnel, le patrimonial... Passons donc au récit.
Au campement Badian à la sortie du village de Mako, Moussa, qui en pratique remplit la fonction du guide, s'est présenté à moi comme délégué culturel du campement. A la lecture de cette appellation et sans l'avertissement préalable ci-dessus, un acteur de la culture en France s'imaginerait probablement l'existence d'espace d'exposition ou de diffusion de spectacle dans le campement, car ces deux pôles d'activités exclusivement artistiques monopolisent l'essentiel de l'action publique française. Le titre de Moussa met en lumière "un ailleurs". Il s ouvre ici un champ de réflexion très vaste dans le prolongement de mon questionnement relatif aux politiques culturelles francaises, que je développe par ailleurs sur mon blog Pensées Paulitiques.
A travers les balades, Moussa a agit tel un passeur vers diverses dimensions de quatre villages visités. Ils font partie d'une zone enclavé entre le fleuve Gambie et les forêts montagneuses. Eloigné de villes conséquentes, il s'agit d'un milieu rural sans industrie. A plusieurs kilomètres, quelques gisements d'or exploités par des jeunes de divers villages et même des pays voisins dans une improvisation bien "africaine" permettent de s'enrichir un peu au prix des risques sanitaires des installations sales et surexposées au mercure.
Plus tard, j'ai visité en compagnie du guide Ibou l'Ile MarLodj dans l'estuaire du fleuve Saloum qui contient beaucoup d'iles plus ou moins grosses dans les 100kms avant l'océan, avec en circonférence pleins d'étendues de sable blanc ou de terre qu'on traverse en approchant des côtes.
D'abord, l'aménagement de la nature, faune et flore, élevage et culture, et la découverte de leur impact sur la vie quotidienne de ces villages. Un hippopotame mange 100 kilos de végétaux par jours, imaginez les ravages possibles de la production si la famille Hippo passe par là. Les singes s'attaquent plus au fruit des arbres, généralement pas protégés. Ces nuisances entraînent des spécificités d'organisation des cultures dans les environs du village: des barrières improvisées, des arbres fruitiers entourés de maisons...
La ballade en pirogue entre les "mangroves" du Saloum fait découvrir les palétuviers, arbres qui poussent dans l'eau pas très profonde et dépassent 2m au dessus, avec des huitres et moules qui s'accrochent dans la partie submergée. Ainsi des zones de plantation sont aménagées sur le fleuve, les femmes cultivent le palétuvier pour obtenir les fruits de mer. Comme pour la plupart des trucs penibles, ce ne sont pas les hommes qui font ! Bref, c'est intéressant de voir comme l"agriculture et l'élevage régissent l'espace.
Les villages ensuite. En s'intéressant aux métiers, on cerne mieux l'articulation sociale du village. Vers Badian, on trouvera un boulanger, un gérant de mini commerce avec quelques produits de nécessité en petits conditionnements... des jeunes qui vont à la mine, à vélo, ou certains ont une moto, l'or semble rendre possible un peu d'enrichissement pour les plus chanceux ! Et principalement on s'affaire entre les champs, les repas, les corvées d'eau et de linge. Beaucoup de temps collectifs de pause, principalement pour les hommes qui sont par ailleurs vaillants à la tâche quand ils s'y adonnent. Parfois en buvant le thé, pratique qui intrigue la première fois dans la mesure où il faut 45 mn avant qu'il soit servi et que les volume de thé, sucre et eau mélangés à la préparation semblent équivalents ! On aurait pu faire plus rapide et économe, mais il faut reconnaître qu'il doit falloir faire à leur façon si on préfère le goût qu'ils obtiennent, nettement plus prononcé mais tout de même agréable, probablement grâce au fort taux de sucre. Le thé servi ainsi devient-il plus énergisant ? Au demeurant, dans leur jour hebdomadaire de repos comme celui que j'ai passé avec eux, il remplit une fonction importante dans la communauté puisque sous le même abri se retrouvent des jeunes, des vieux, femmes et hommes, à laisser filer le temps en discutant.
Durant mon passage dans le sénégal oriental des Peul, Bédik, Bassari, Malinké..., je n'ai pas vraiment vu la différence entre les Ethnies: sont-elles historiquement minimes? se perdent-elles progressivement ? n'ai-je pas été assez observateur? Peut-etre elles se remarquent plus lors des célébrations spécifiques à chaque tradition, mais au quotidien les modes de vie semblent les mêmes, la structure des villages est sur le même principe, les mêmes produits alimentaires industriels complètent les mêmes productions agricoles... Quand on est "toubab" de passage, on pourrait jouer au 7 erreurs entre des villages des différentes ethnies sans trouver de distinctions. A part bien sur la langue; car si tous parlent francais, le dialecte local utilisé au quotidien change. Parallèlement, la plupart sont habillés en habits occidentaux dont beaucoup de maillots de foot, et ils écoutent volontiers la musique depuis le téléphone portable qui sert de mini-chaine et qui est abondamment doté de mp3 de musique occidentale, ce qui manifeste leur intégration dans la grande turbine mondiale... A noter, ils ont beau n'avoir que très peu de commodités, j'ai quand même suivi en direct la demi finale et la finale de l'Euro dans ces petits villages !
Sur Mar Lodj, Ibou me fait découvrir le Tam-tam téléphonique. Haute percussion située au milieu du village, elle permet d'informer les habitants à 2 km à la ronde qu'un évènement important s'est produit et qu'une réunion va se tenir. Il peut s'agir d'un décès, d'un différent à régler. La justice s'effectue encore sur la place publique en présence des vieux sages qui délibèrent; il n'y a pas de forces de police ou d'administration judiciaire comme dans les grandes villes.
Les musulmans, chrétiens et animistes, mélangés dans cette communauté de 2000 habitants, cohabitent dans une harmonie désorientante pour qui connaît les clivages religieux qui alimentent la géo-politique internationale. Les animistes pratiquent les offrandes au pied de l'arbre central du village, lui même situé entre l'église et la mosquée. Une grande tolérance de moeurs.
(Je pense qu’ils t’ont dit que souvent cathos et musulmans maintiennent des pratiques de types animistes. Croyances superposées )
Enfin le hasard a voulu qu'un mariage ait lieu le jour de mon passage à Badian. Moussa m'a alors montré la dot qui est simplement constitué d'un stock de bassines, de seaux et autres récipients qui servent pour le linge, la nourriture, l'eau... la majeure partie des activités quotidiennes compte tenu de leur faible diversité. Les mariés portaient leurs habits, assez proche pour la femme de l'habit traditionnel du quotidien que plusieurs d'entre elles portent, en revanche un gros changement pour l'homme par rapport au jean et Tshirt ou maillot qu'ils mettent tous, laissant les tenus typiques aux plus vieux.
(Parce qu’il y a quand même pas mal de sénégalais même jeunes habillés en habits « traditionnels » (évidemment pour travailler sur des chantiers ou des bateaux de peche, ils ne vont pas mettre de boubous…). Comme on en a un peu parlé l’autre jour chez l'ami Dricks, je trouve que les sénégalais et sénégalaises sont à l’aise sur les 2 tableaux de la mode sénégalaise et occidentale…ils naviguent avec beaucoup d’aisance, de naturel et de simplicité entre les 2 ! Enfin, je trouve ! Tu peux voir le matin, une nana en mini jupe et l’aprèm en boubou, no problem ! )
En fin de journée autre découverte culturelle fort plaisante et désormais artistique: les musiques et les danses au centre du village. Je constate en écrivant que l'expérience artistique est bien l'espace où on va éprouver des émotions momentanés; assurément la valeur culturelle des autres moments saisis dans la journée ne provoque pas cette effervescence de sensations intenses et concentrées sur l'instant. Pour autant ce rapport à la terre et aux autres contribue culturellement à un autre bonheur qui ne se trouve plus dans l'éphémère mais dans l'harmonie d'un ensemble et la sérénité d'une durée. Cette valeur s’apprécie par sa douce présence constante. A mesure de l'industrialisation, de nombreuses campagnes et villes de France ont subi un conformisme qui efface lentement des traits significatifs de la culture baignant les habitants, et qui met en péril sur le long terme des fondements du bien être.
Moussa et Ibou m'ont donc ouvert une porte vers des dimensions autres de la culture. Si on comparait la culture à un arbre : l'artistique se retrouve dans la saveur du fruit et l'éphémère de la fleur qui enjolive, le non-artistique dans les racines d'où l'arbre puise sa force. A trop se focaliser sur les fruits et la fleur, la France oublie les racines. Reste à chercher dans nos régions ce que l'action publique culturelle doit valoriser pour mieux le protéger: un grand débat qui on l'a vu se mêlerait aux questions d'habitat, d'artisanat, d'agriculture... est-il encore possible d'ouvrir un tel débat transversal sur la culture en France sans se heurter aux cloisonnements structurels ?